L’Eglise en Russie contemporaine : quelle(s) religiosité(s) des Russes ?

L'Eglise Orthodoxe Russe, Dôme, Or, Radiant, Éclat

Les prérequis méthodologiques pour comprendre les identifications à l’Orthodoxie dans la société russe

Cependant, il serait intéressant, dans le cadre de cette partie, de questionner les rapports entre visibilité du Patriarcat de Moscou et religiosité de la société russe. Autrement dit, cette visibilité est-elle vraiment  le signe d’un « retour » à une religiosité de la société russe ? Nous avons déjà abordé dans une partie précédente les conversions massives qui ont lieu depuis la fin de la perestroïka. En novembre 2012, d’après les données recueillies par le centre Youri Levada, plus de 74% de la population russe se considère comme étant orthodoxe.[1] Néanmoins, la prudence est de mise dans l’approche et l’interprétation qui peut être faite de ces réponses. En effet, même si nous nous gardons prudemment de réfléchir le sujet en les termes de sécularisation-contre-sécularion,  C. Marsh écrit [2] :

While self-identification is an accepted means of classifying religious believers in the West, in an environment like post-communist Europe where for decades a policy of forced secularization attempted to inculcate believers with “scientific atheism” while destroying religious life, such an approach is problematic.”

De plus, évaluer le degré de religiosité de la population russe suppose de s’accorder sur les modalités qui permettent de définir l’intensité d’une religiosité. De plus, ces modalités peuvent être multiples, et elles doivent être prise en compte pour avoir un aperçu exhaustif de la religiosité de la société russe. Dès lors, il nous paraît intéressant, dans ce contexte, de tenir compte d’une multiplicité de facteurs qui permettront de saisir les nuances qui existent derrière le vocable « orthodoxe » pour ceux qui se revendiquent comme tels, et ils sont une majorité en Russie. Dans cette perspective, nous reprenons la méthodologie développée par V.F Tchesnokova, cité par C. Marsh à l’occasion de son travail sur le processus de « religiosité » orthodoxe (en termes de pratique religieuse) à la fin des années 90 [3]

En effet, parmi ces nombreux indicateurs (ou  « variables ») qui permettent de déterminer cette religiosité (la catégorie des « votskerovlenie ») : l’on note 1/ le fait d’aller à l’église, 2/ la communion et la confession à l’Eglise, 3/ la lecture de l’Evangile, 4/ la prière personnelle et 5/ l’observation du jeûne.[4]

Ces cinq différentes variables (sous forme de questions) sont étudiées à l’aune de cinq « positions » (ou réponses) qui se rattachent à chacune d’entre elles.  Compte-tenu de la diversité des « positions » (réponses) vis-à-vis de chacune des variables (questions), nous avons choisi de présenter ce modèle comme ci-dessous :

Variables en abscissePositions en ordonnée « Combien de fois vous rendez-vous à l’église ? » « A quelle fréquence accédez vous à la Communion et à la Confession ? » « Avez-vous lu l’Evangile ? » « De manière générale, priez-vous et avec quelles prières ? » « Respectez-vous le Carême, défini par l’Eglise orthodoxe russe, et dans quelle mesure ? »
Position 1 Jamais Jamais Jamais lu Généralement, non Je ne jeûne pas du tout
Position 2 Rarement, moins d’une fois par an  Rarement, moins d’une fois par an  Lu il y a longtemps Parfois, je prie avec mes propres prières Je jeûne parfois, mais je ne respecte pas des Carêmes spécifiques
Position 3 Au moins une fois par an  Au moins une fois par an  Lu et même relu Je prie avec les prières de l’Eglise assez souvent J’observe quelques jeûnes de l’Eglise
Position 4 Quelques fois par an Quelques fois par an  Je lis régulièrement l’Evangile Je réalise les prières de l’Église presque tous les jours J’essaie d’observer tous les jeûnes de l’Eglise
Position 5 Une fois par mois au moins  Une fois par mois au moins  Je lis régulièrement l’Evangile et d’autres textes religieux J’essaie de lire les matines et vêpres (ou équivalent) J’observe tous les jeûnes de l’Eglise

Par exemple, nous explique V. Tchesnokova, à la question : « vous rendez vous à l’église ? », cinq réponses (ou « positions ») sont possibles : 1/ « Non, jamais » 2/ « Oui, rarement, moins d’une fois par an » 3/ « Oui, une fois par an » 4/ « Oui, quelques fois par an » 5/ « Oui, une fois par mois au moins. » Ou encore, pour la question : « A quelle fréquence communiez-vous et vous confessez vous ? », cinq réponses (ou « positions ») analogues sont possibles.

D’après V. Tchesnokova, les individus qui sont arrivés une fois à la 5ème position  pour une seule variable parmi les cinq que nous avons présentés, peuvent être intégrés à la catégorie des « votserkovlenie », c’est-à-dire des pratiquants réguliers en Orthodoxie russe.  Autrement dit, si par exemple, un individu a essayé une fois d’observer tous les jeûnes de l’Eglise (5eme position) mais ne se rend pas à l’église, ni ne communie, ni ne se confesse, etc : il peut être considéré comme faisant partie des orthodoxes « pratiquants » (votserkovlenie).

Au moyen de la combinaison de ces différentes « variables » (questions) et positions (réponses), V. Tchesnokova a réussi à établir plusieurs catégories de chrétiens orthodoxes russes en termes de pratique religieuse.

Dans un premier groupe, qui correspond au taux le plus élevé de pratique religieuse, se trouve les « votserkovlenie » (les orthodoxes « pratiquants »).  Il s’agit de ceux que nous avons présentés précédemment, c’est-à-dire ceux qui, sur une seule variable au minimum, sont arrivés au moins une fois en 5ème position.

Dans un deuxième groupe, qui correspond à un taux de pratique moins intense, se trouve les « povotserkovlenie » (les orthodoxes « pratiquants » plus ou moins réguliers) sont ceux qui, pour au moins une variable présentée, arrivent en 4ème position.

Dans un troisième groupe, qui correspond à un taux de pratique « débutant » très occasionnel, se trouvent les « débutants » (natshinayoushié) qui, pour au moins une variable présentée, arrivent en 3ème position.

Dans un quatrième groupe, qui correspond à un taux de pratique relativement faible, se trouvent les « slabovotsherkovlenie » qui, pour au moins une variable présentée, arrivent en 2ème position.

Enfin, le dernier et cinquième groupe correspond à ceux qui n’atteignent pas même la 2ème position dans une seule variable présentée. Il s’agit d’un taux de pratique religieuse inexistant.

.Si l’on tient compte de l’ensemble de ces facteurs, écrit Christopher Marsh, il existe un très faible pourcentage des chrétiens orthodoxes qui entrent dans la catégorie de ceux qui ont une pratique religieuse régulière, c’est-à-dire les votserkovlenie.

Autrement dit, la majorité de ceux qui se revendiquent comme « orthodoxes » au sein de la population russe (jusqu’à 74% d’entre eux) n’observent pas une pratique religieuse régulière. D’après Marsh, ces chiffres correspondent aux résultats de la plupart des recherches russes sur le sujet qui considèrent que l’identification au fait d’être « orthodoxe » est davantage le fruit d’une appartenance culturelle et identitaire, plutôt qu’une identification ayant un sens religieux accompagnée d’une pratique de piété. [5]

D’après lui, les orthodoxes observant une pratique religieuse ne dépassent pas 5 à 7% de la population.[6]

Une hétérogénéité observable dans les objets du croire “orthodoxe” en Russie

Néanmoins, parler d’identification religieuse à un groupe, ici en l’occurrence, celui des « orthodoxes » nécessite de notre part d’entrer dans les détails de ce que nous révèlent les chiffres non seulement au sujet des indices qui permettent de mettre en évidence la pratique religieuse, mais aussi les croyances elles-mêmes de ceux qui se revendiquent comme « orthodoxes ».

Il est intéressant de voir, comme nous le révèle toujours C. Marsh, la différence qui peut exister au sein même de ceux qui se réclament de l’Orthodoxie quant aux croyances qui sont les leurs. On assiste à une hybridation, ou plutôt, une désinstitutionnalisation du croire en ce sens où l’objet du croire fait l’objet d’une sélection personnelle, et individuelle. Il s’agirait, d’une certaine manière, d’une identification religieuse sur mesure comme l’illustre ce tableau[7] :

 T1

En effet, l’on pourrait penser, au regard de ces statistiques, qu’il s’agit d’une identification religieuse sans le fait d’une croyance personnelle aux vérités de foi enseignées par l’institution religieuse à laquelle se rattache l’identification religieuse des individus. Il s’agirait, d’une certaine manière, d’une forme de « belonging without believing » pour inverser la célèbre formule de Grace Davie.[8] Paradoxalement, les russes semblent, pour la majorité d’entre eux, s’identifier à un groupe religieux que sont les « orthodoxes » sans que ce sentiment d’appartenance implique une homogénéisation collective dans les objets du croire.

Il n’est pas possible d’appréhender la religiosité de la population orthodoxe comme une réalité monolithique, mais plutôt comme un processus d’identification sélective des individus à la religion orthodoxe. Il y a des degrés de religiosité qui varient selon les individus qui définissent différemment leur appartenance à l’Eglise orthodoxe.

Une diversité dans les modes du croire en Russie post-soviétique

Au niveau de la pratique religieuse, cette diversité se confirme également :

T3

En effet, bien que plus de la moitié des chrétiens orthodoxes observent des moments de « prière ou de méditation), seuls 5,4% d’entre eux assistent à un office à l’Église une fois par semaine, et seulement 11% d’entre eux une fois par mois.  Dans ce contexte, ces chiffres confirment également la théorie de Grace Davie, mais dans son sens originel : il s’agit davantage d’un « believing without belonging » puisque pour la majorité de ces chrétiens orthodoxes, Dieu occupe une place importante dans leur vie (60,4%) et la majorité d’entre eux observent un temps de prière personnelle (56%) sans que cela implique de leur part un engagement au sein de l’institution religieuse en tant que telle.

Au niveau des différences de genre et d’âge entre les chrétiens orthodoxes eux-mêmes en Russie, on remarque une pratique religieuse plus importante chez les femmes (82%) contre (18%) pour la catégorie des chrétiens orthodoxes pieux. Concernant l’âge pour ceux qui observent une pratique religieuse régulière parmi les orthodoxes russes, on remarque une majorité de personnes ayant dépassé l’âge de 55 ans (50%), 31,2% pour les 35-54 ans, et 18,3% pour les 18-34 ans.[9]

Ces chiffres – issues du travail de V.C Chesnoka qui portent sur la fin des années 90 jusqu’en 2002 et cité par Marsh en 2005 – doivent être réactualisés au regard des données dont nous disposons aujourd’hui.

Quelles pratiques religieuses sous la Russie de Vladimir Poutine ?

Peut-on observer une évolution de la pratique religieuse depuis les années 2000 ? Une enquête fut réalisée le 25 mai 2014 par le site « Fomnibus » auprès de 1500 répondants, sur 100 territoires différents de la Fédération de Russie, avec une tranche d’âge de 18 ans et plus.[10]

On remarque, depuis les années 2000 jusqu’à l’année 2014, une augmentation nette de ceux qui se considèrent comme étant « orthodoxes ». En vert, il s’agit de ceux qui se considèrent comme étant « orthodoxes ». En rouge, ceux qui se considèrent comme non-croyant, en violet ceux qui se considèrent comme musulmans, en bleu ceux qui se considèrent d’autres confessions chrétiennes, et en orange, ceux qui se considèrent d’autres religions. Si en 1997, 52% de la population russe se considérait comme orthodoxe, on remarque une augmentation nette à partir de l’année 2002, avec un pic de 72% en  mars 2012. Si ce chiffre a clairement diminué en deux mois de presque dix points, atteignant 64% en juin 2012, la tendance est plutôt à la hausse, certes de façon progressive, pour atteindre 68% en mai 2014.

 T3

Néanmoins, si l’on remarque une tendance à la hausse pour l’identification religieuse à l’Orthodoxie entre 1997 et 2014, le taux de pratique religieuse de ceux qui s’identifient à la religion orthodoxe, en Russie, reste relativement stable et constant.

 En vert, il s’agit de ceux  qui ont une pratique régulière (votserkovlenie) ; en bleu clair, il s’agit de ceux qui ont une pratique religieuse plus ou moins régulière (polouvotserkovlenie), en violet, ceux qui remplissent trois critères sur cinq de religiosité (natshinayoushie), en orange, ceux qui pratiquent très peu (clabo votserkovlenie) et en rouge, ceux qui ne pratiquent pas du tout (ostalnie pravoslavnie) [11]

T4

On remarque, dans ce contexte, une relative stabilité de ceux qui sont pratiquants (votserkovlenie) avec une évolution positive de 2 points entre septembre 2000 (11%) et le 25 mai 2014 (13%). De même, ceux qui sont pratiquants plus ou moins réguliers (povotserkovlenie) s’élèvent à 29% des orthodoxes en 2014 contre 27% en 2000. A l’inverse, ceux qui ne correspondent à une pratique religieuse faible (en orange) sont passés de 24% en 2000 à 22% en 2014. Plus encore, ceux qui ne pratiquent absolument pas parmi les orthodoxes connaissent une faible évolution, de 8% en septembre 2000 ils sont passés à 10% en mai 2014.

Il nous a paru pertinent de tenir compte de cette méthodologie en termes d’indicateurs de la religiosité car ils permettent d’offrir un aperçu plus exhaustif et complexe de la diversité en termes de pratique religieuse qui peut exister au sein du monde orthodoxe russe. Par ce moyen et malgré une erreur d’un point dans le graphique, nous remarquons la grande diversité qui existe au sein du monde orthodoxe en termes de pratique religieuse, la majorité d’entre eux (56%) faisant néanmoins, partie, non pas de ceux qui ne pratiquent pas du tout, mais de ceux qui ont une certaine pratique religieuse, plus ou moins irrégulière, fondée sur le fait d’atteindre la 4ème position au minimum pour une seule des variables précédemment déterminés.

Par exemple, dans un tel contexte, il est possible d’être considéré comme faisant partie des « poouvotserkovlenie » (ou pratiquants plus ou moins réguliers) si l’on vient à l’église quelques fois par an. Bien que réunissant une partie non négligeable des orthodoxes (45%), les orthodoxes pratiquant peu, voire pas du tout, ne sont pas majoritaires, même s’ils constituent presque la moitié des orthodoxes en Russie.

Cependant, il importe également de tenir compte d’un certain nombre d’éléments pour expliquer cette diversité dans la pratique religieuse parmi ceux qui se considèrent comme « orthodoxes » en Russie.

D’une part, contrairement au monde chrétien occidental, l’Eglise orthodoxe (et dont russe) connaît un certain nombre de jeûnes très stricts, parmi lesquels le Grand Carême, le Carême des Saints Apôtres, le Carême de la Dormition de la Mère de Dieu, et enfin, le Carême de la Nativité. Ces carêmes (qui récapitulent environ plus de 200 jours de l’année), en y comptant les jours de jeûne hebdomadaire (mercredi et vendredi). De plus, ces jeûnes pour la plupart, impliquent une alimentation quasi-exclusivement « vegan », donc l’abstention de tout aliment de provenance animale (y compris produits laitiers, oeufs, etc).  Il est donc très difficile pour les chrétiens orthodoxes de suivre ces exigences alimentaires à la lettre.

Par ailleurs, la communion à l’Eucharistie (et la confession) est beaucoup moins courante dans le monde orthodoxe que dans le monde catholique occidental. Les russes communient très peu, raison pour laquelle plus de 60% des russes orthodoxes ne communient presque jamais.[12] Néanmoins, malgré une augmentation du nombre de ceux qui s’identifient à l’Orthodoxie, le taux de communion est identique depuis la fin de l’URSS comme le révèle ce graphique ci-dessous.[13]

  T5

(en rouge : ceux qui se disent « orthodoxes » ; en bleu : ceux qui communient une fois par mois ou plus)

Aussi, force est de constater que le taux des chrétiens orthodoxes respectant le Grand Carême reste relativement constant. De 9% en 2000, il s’élève à 11% en 2014[14]. Plus encore, non seulement on assiste à une stagnation pour certaines variables, notamment l’observation du jeûne, la communion à l’Eucharistie, et la visite dans les églises, mais l’on observe également une tendance à la baisse dans la lecture de l’Evangile. En effet, si 44% n’avaient jamais lu l’Evangile en 2000, ils dépassaient 58% en 2014. A l’inverse, ceux qui avaient lu un jour l’Evangile ou d’autres textes religieux étaient 29% en 2000, 22% en 2014. Pour ceux qui lisent de temps en temps l’Evangile ou d’autres textes religieux, ils étaient 19% en 2000, puis 15% en 2014.[15]

Pour ce qui est de la variable de la prière, on assiste à une relative diminution de ceux qui ne prient jamais. Ils étaient 35% en 2000, contre 30% en 2014. A l’inverse, on assiste à une augmentation de ceux qui prient avec leurs propres mots (ils étaient 34% en 2000, et 40% en 2014). Pour ceux qui prient avec les prières de l’Église, on assiste à une relative diminution. (11% en 2000, 9% en 2014). Cette dernière variable est particulièrement intéressante pour mettre en évidence le phénomène de la pratique religieuse orthodoxe en Russie.

En effet, si la majorité des chrétiens orthodoxes  ne communient pas, et ne respectent pas le Carême, ils sont plus de 68% à observer un temps de prière plus ou moins fréquent.[16]

Pour une majorité relative des chrétiens orthodoxes, ils prient de manière spontanée, c’est-à-dire sans l’usage des livres de prières réalisées par l’Eglise orthodoxe russe. Ce cas est particulièrement intéressant car il permet de mettre en exergue non pas un affaiblissement de la pratique religieuse, mais une mutation de la religiosité vers une forme désinstitutionnelle de la pratique du croire et des objets du croire. Il n’y a pas de religiosité homogène en tant que telle, mais des pratiques plurielles et des objets du croire qui font l’objet d’une sélection par les individus se considérant comme « orthodoxes ».  En effet, comme le révèle le chercheur et sociologie B. Dubin, d’après une étude réalisée en 2012, seulement 40% des ceux qui se considèrent comme orthodoxes sont certains de l’existence de Dieu tandis que 30% de des russes nominalement « orthodoxes » pensent que Dieu n’existe pas.[17] Plus encore, 90% d’entre eux reconnaissent ne pas participer à la vie de leurs paroisses.[18] Des chiffres qui confirment ceux de 2011, année durant laquelle, on notait seulement 15% des orthodoxes participant à la vie de leur paroisse, 77% n’y participant pas. Plus encore, une majorité relative d’entre eux non seulement ne s’engagent pas, mais ne veulent pas s’engager dans la vie paroissiale. (44%) bien que ces chiffres peuvent être questionnés en raison de la multiplicité des interprétations possibles sur les formes de cette « participation » à la vie paroissiale.[19] Enfin, la confiance accordée par les russes à l’Église rester relativement stable sur la longue durée, même si l’on remarque des pics de variation relativement importants.[20]  C’est donc une grande diversité en termes de pratique religieuse que l’on retrouve parmi les chrétiens orthodoxes qui, sont nominalement, majoritaires en Russie.

Pour ce qui est de la société russe en tant que telle, si une majorité constante des russes soutient l’action du Patriarche Cyrille entre septembre 2012 (71%) et janvier 2016 (73%), une  majorité de la population russe (66%) considère que l’Eglise ne devrait probablement pas influencer les décisions de l’Etat. Leur nombre est d’ailleurs en augmentation de 10 points entre 2005 (27%) et 2016 (38%) pour ceux qui considèrent que l’Eglise ne devrait plutôt pas influencer les décisions de l’Etat.  A cette catégorie s’ajoutent ceux qui considèrent que l’Eglise certainement ne doit pas influencer les décisions de l’Etat. (24% en 2005 contre 28% en 2016). A l’inverse, ceux qui considèrent que l’Eglise devrait plutôt influencer les décisions de l’Etat s’élevaient à 26% en 2005, contre 18% en 2016. Enfin, ceux qui considèrent que l’Eglise doit certainement influencer les décisions de l’Etat sont extrêmement minoritaires, et leur nombre est en nette diminution. S’ils étaient 16% en 2005, ils ne sont plus que 6% en 2016.[21] Paradoxalement, une majorité d’entre eux considère néanmoins que l’influence de l’Eglise et des organisations religieuses sur l’Etat est ni trop importante, ni trop faible, mais équilibrée.[22]  Cette dernière donnée est particulièrement intéressante car elle confirme l’idée que la population russe ne semble pas considérer le rôle de l’Eglise orthodoxe russe comme ayant une influence trop importante sur les décisions de l’Etat. Au contraire, les russes considèrent que l’Eglise ne doit pas influencer les décisions d’Etat, de même que les acteurs de l’Etat ne doivent pas agir à l’aune de leurs considérations religieuses[23], mais ne perçoivent pas le rôle actuel de l’Église comme trop influent sur les décisions d’Etat. Cette donnée ne contredit pas notre étude dans la mesure où la question ne portait pas sur l’intensité réelle de l’influence de l’Eglise sur l’Etat, mais sur la perception individuelle et normative de cette influence de l’Eglise russe sur l’Etat.

Cet ensemble de données nous permet de dessiner un certain nombre de conclusions. Tout d’abord, l’on remarque que la visibilité accrue du Patriarcat de Moscou dans l’espace social public russe, ainsi que son influence dans la prise de décision de l’Etat, n’implique pas forcément une déconfessionnalisation profonde de la société, c’est-à-dire une augmentation nette de la religiosité et de la pratique religieuse. Au contraire, l’on assiste plutôt à une forme d’hybridation de la religiosité des russes, combinant à la fois des éléments de pratique institutionnelle (puisque une majorité relative des chrétiens orthodoxes russe se rendent à l’église plusieurs fois par an (26%), mais aussi des éléments de religiosité personnelle (l’importance de la pratique d’une prière personnelle spontanée).

Cette hybridation concerne non seulement les pratiques du croire, mais aussi les objets du croire en tant qu’il existe une grande diversité des croyances au sein même du monde orthodoxe russe. (puisque près de 30% des russes orthodoxes ne croient pas en Dieu, en 2012). Cette hybridation qui laisse percevoir une désinstitutionnalisation et individualisation des modalités du croire (tant au niveau de la pratique que dans les croyances) nous révèle le fait que cette visibilité accrue l’Eglise russe (PdM) dans l’espace social russe n’implique pas des changements majeurs et profonds de la religiosité en Russie. L’intensification d’un partenariat Eglise-Etat ne semble pas influencer profondément la pratique religieuse des russes, et à fortiori, des russes orthodoxes. Par ailleurs, tout en reconnaissant le fait que l’Eglise ne doit pas influencer les décisions de l’Etat, ni que les autorités de l’Etat ne doivent s’influencer de leurs considérations religieuses, l’influence actuelle de l’Eglise russe sur l’Etat ne semble pas être préoccupante pour la majorité des russes.

Cette influence réelle et croissante de l’Eglise russe n’a pas d’impact particulier sur la religiosité en tant que telle. Le nombre important de ceux qui se considèrent orthodoxes (plus de 70% des russes) non seulement n’implique pas une homogénéité au niveau de la pratique religieuse, mais s’expliquerait, d’après Yulia Sinelina, docteur en sociologue, seulement en raison d’une identification culturelle et ethnique : «Pour une majorité des Russes, l’Orthodoxie n’est pas d’abord une confession de Foi, mais une identité culturelle. »[24] Un constat confirmé par les recherches du P. Nicolas Emilianov, chercheur au laboratoire « Sociologie de la religion » à Moscou, qui expliquait cette stagnation de la pratique religieuse du fait que « la majorité de ceux qui se considèrent comme orthodoxes n’a rien avoir avec une quelconque religiosité. S’identifient comme orthodoxes ceux qui veulent désigner leur appartenance ethnique et citoyenne, comme un individu et citoyen russe. »[25]


[1]Nosovski Youri, Rus – kreshenaya, no ne prosveshenaya, 19.12.12 disponible ici : https://www.pravda.ru/faith/religions/orthodoxy/19-12-2012/1139329-levada_opros-0/

[2]  Marsh C, Russian Orthodox Christian and Their Orientation toward Church and State, Journal of Church and State, 2005, p550  https://academic.oup.com/jcs/article-lookup/doi/10.1093/jcs/47.3.545 (Consulté le 04.04.19)

[3] V.F Tchesnokova Protsess Votserkovleniya Naseleniya v Sovremennoi Rossii (Moscow: Fond “Obshchestvennoe Mnenie,” 1994 and 2000) cité par Marsh C, op, cit, p550

[4] Tchesnokova, op, cit dans Partie I « Exposé du problème et méthodes de recherche » (traduit du russe) consultable en ligne : http://yakov.works/history/20/1990/chesnokova_01.htm

[5] Marsh, op, cit p551

[6] Ibid

[7]  Ibid

[8]  Grace Davie est connue pour sa formule « believing without belonging » qui signifie la désinstitutionnalisation des modes du croire dans son livre « Believing without Belonging : Is This the Future of Religion in Britan ? » (1990)

[9]   Marsh, op, cit, p554

[10]  Source de l’étude en russe : https://fom.ru/TSennosti/11587

[11]  Fom.ru op, cit

[12]  Ibid, graphique 4

[13]  Données issues du centre Levada et Foma cité par l’interview du P. Nicolas Emilyanov. https://rusk.ru/st.php?idar=84524

[14] Form.ru, op cit, graphique 5

[15] Ibid, graphique 7

[16]  Ibid, graphique 6

[17] Présentation des résultats de recherche de B. Dubin, 07.06.2012 http://www.levada.ru/2012/06/07/obraz-pravoslavnogo-veruyushhego-v-sovremennoj-rossii/ (source en russe)

[18] Ibid

[19] Etude du centre de recherche « Sreda », 30.12.2011, consulté le 14.05.2019 http://sreda.org/opros/31-prihodskaya-zhizn

[20] Etude du centre « levada », « l’opinion de la société » (2016), graphique 19.1 p160 http://www.levada.ru/cp/wp-content/uploads/2017/02/OM-2016.pdf (source en russe)

[21]  Ibid, graphique 19,2

[22]  Ibid, graphique 19,4

[23]  Ibid, graphique 19,3

[24] Interview du 20 août 2012 accordé au site e.vestnik http://www.e-vestnik.ru/interviews/sociology_vocercovlenie/ (source en russe)

[25]  Interview du P. Nicolas Emilianov, pour le site pravoslavie.ru, 08.05.2019

https://rusk.ru/st.php?idar=84524 (source en russe)

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