La persécution des Eglises « non officielles » en Russie contemporaine

File:Изъятие храмов у РПАЦ.jpg - Wikimedia Commons

Comme le souligne, à ce titre, Kathy Rousselet : « les mouvements ne s’inscrivent pas immédiatement dans la collectivité » ou qui « ne manifestent pas clairement leur allégeance au pouvoir sont rapidement considérés comme extrémistes et à ce titre persécutés ».[1] Si dans cet article, Kathy Rousselet ne fait pas référence aux Églises orthodoxes « non officielles » présentes en Russie, cette analyse peut très bien se prêter à notre étude de cas.  Sans oublier le fait que cette marginalisation concerne également d’autres communautés religieuses, telles que les Mormons[2], les Témoins de Jéhovah[3], mais plus largement les nouveaux mouvements religieux ayant une influence américaine[4] [5], nous avons pensé que le cas des Églises orthodoxes « alternatives » en Russie, quoique minoritaires, est particulièrement pertinent pour comprendre les effets de cette coopération intensifiée entre le Patriarcat de Moscou et l’Etat en Russie.

Le contexte d’émergence d’une Orthodoxie « alternative » en Russie : une opposition historique au sergianisme (sergiantsvo)[6]

Nous avons jugé qu’il était opportun d’étudier le cas de l’Orthodoxie « alternative » en Russie non seulement au regard des effets qu’un partenariat Etat-Eglise (PdM) peut avoir sur leur existence sociale, mais aussi eu égard au contexte de leur émergence. Si beaucoup d’Églises orthodoxes « non officielles » trouvent leur source dans le refus de la déclaration de loyauté du métropolite Serge en 1927 à l’égard du pouvoir communiste, elles essaieront de subsister clandestinement durant toute l’histoire de l’URSS. L’Eglise orthodoxe russe autonome (Rossiyskaya avtonomaya pravoslavnaya tserkov) semble vouloir s’inscrire dans cet héritage historique de « l’Eglise des catacombes », c’est-à-dire, une Église orthodoxe séparée du Patriarcat de Moscou pour son refus d’allégeance au pouvoir soviétique de l’époque. La condamnation formelle d’une allégeance au pouvoir soviétique par le métropolite Serge sera théorisée sous le vocable du « sergianisme » (sergiantsvo) désignant la soumission de l’Eglise à un pouvoir temporel et séculier qui s’oppose aux intérêts de l’Eglise.

 A la fin de l’URSS, cette Eglise orthodoxe russe autonome émerge autour de la figure de l’archimandrite Valentin, membre du Patriarcat de Moscou mais accueilli en 1994 comme prêtre puis ordonné comme évêque sous l’omophore de l’Eglise russe hors frontières, alors toujours en rupture de communion avec le Patriarcat de Moscou depuis la déclaration de Serge de 1927.[7] Mgr Valentin (Rusantsov) et Mgr Lazare (Zhurbenko) (lequel est issu de l’Eglise des catacombes et fut secrètement ordonné à l’épiscopat sous l’omophore de l’ERHF) vont former ensemble cette Église orthodoxe russe autonome dès 1994-1995. Bien qu’étant séparée par la suite de l’Eglise russe hors frontières, cette église parallèle aura plusieurs paroisses en Russie. La première paroisse importante était celle de l’Église du Tsar Constantin, présente à Souzdal.[8] Plusieurs moniales issues de l’Eglise des catacombes se mettront sous l’omophore de Mgr Valentin qui créera alors un monastère de moniales à Souzdal, sous la direction de la Mère Séraphima (Sanina) qui avait passé 25 ans en camp de concentration.[9]  D’après l’Eglise orthodoxe russe autonome, de nombreuses paroisses appartenant au Patriarcat de Moscou auraient rejoint leur rang après la déclassification temporaire des archives du KGB en 1990.[10] En 2010, d’après le Patriarcat de Moscou, cette Église autonome aurait plus de 100 paroisses sur le territoire de la Fédération de Russie.[11]

Marginalisation et répression de l’Église orthodoxe russe autonome : le résultat d’un partenariat Eglise-Etat produisant ses effets bien avant l’affaire des Pussy Riots

Outre les séries de meurtres mystérieux de prêtres ayant quitté le Patriarcat de Moscou dans les années 90 pour rejoindre une Église orthodoxe «alternative »[12], l’on retrouve tout d’abord une marginalisation sur le plan juridique, en vertu de la loi sur la liberté de conscience de 1997, dont nous avions fait état précédemment. Comme nous l’avions évoqué, les groupes religieux doivent prouver une existence de plus de 15 ans sur le territoire russe pour concourir au statut d’organisation religieuse. Néanmoins, cette existence juridique est absente pour ce qui est des Églises « non officielles » puisqu’elles étaient clandestines. [13] Ce combat du Patriarcat de Moscou contre ces Églises « alternatives » n’attendra pas l’année 2012, ainsi que l’arrivée du deuxième mandat présidentiel de Vladimir Poutine, mais commencera dès la fin des années 90.

Avant même le nouveau millénaire, le Patriarcat de Moscou essaya de saisir plusieurs églises qui appartenaient à cette Église orthodoxe russe autonome en Russie.  Ce fut le cas en 1998 d’une église dédicacée à Sainte Elisabeth à Orekhovo-Zooyev, qui avait été offerte par un businessman à l’Eglise orthodoxe russe autonome, mais qui fut réclamée ensuite par le Patriarcat de Moscou.[14]

Cette répression organisée n’est pas seulement le fait des autorités fédérales de l’Etat, mais aussi d’acteurs placés à des échelles plus locales des autorités. Par exemple, le 19 mai 2001, un représentant du maire Naoumov de Suzdal est entré dans l’église de la Mère de Dieu à Souzdal qui dépend de Mgr Valentin. Ce représentant a voulu fournir des cartouches aux religieuses en charge d’une église de Mgr Valentin pour leur demander de « tirer sur Valentin », assurant qu’il transmettrait ensuite des armes. Par la suite, l’éparchie de l’Eglise russe orthodoxe autonome a fait venir des policiers au sein de l’église pour qu’ils viennent retirer ces cartouches.  Le maire de Souzdal, Naoumov, fut ensuite arrêté par la police.[15]

Dès 2002, le Métropolite Valentin fut accusé pour des faits de moeurs et d’agression sexuelle. Il fut d’abord condamné, à la suite des accusations d’un ancien prêtre défroqué de son diocèse, le P. André Ansetrov. Mais cette décision de justice fut annulée par la cour régionale de justice de Souzdal qui, en 2004, déclara innocent le métropolite Valentin des accusations dont il fut l’objet.[16]

En 2003, l’église Sainte Olga de Zheleznovodsk a reçu un avertissement de la part du ministère de la Justice russe au regard d’irrégularités quant au rapport annuel que cette paroisse se doit de transmettre aux autorités en vertu de la loi sur la liberté de conscience de 1997. L’église s’est vu refuser le terrain sur lequel son église est localisée.[17] En décembre 2003, des membres du groupe « Nashe Delo » auraient frappé les moniales de Souzdal de l’Eglise russe autonome parce qu’elles travailleraient « pour Valentin », le métropolite de cette Église alternative.[18] D’après eux, toutes les plaintes, bien qu’elles puissent être nombreuses (plus de 50 ans), n’ont aucune suite du fait qu’ils sont membres de cette Église orthodoxe russe autonome.  Par ailleurs, la même église Sainte Olga de Zheleznovodsk fut finalement transférée au Patriarcat de Moscou sur décision des autorités de l’Etat, après que des huissiers eurent scellé l’église le 3 mars 2006.[19]

Aussi, la signature, en 2004, d’un décret par Vladimir Poutine concernant la création d’un Concile de coopération avec les organisations religieuses (dont est membre l’Eglise orthodoxe russe du Patriarcat de Moscou) signifierait pour cette Église autonome l’ouverture d’une ère de répression conjointe de l’Etat russe et du Patriarcat de Moscou contre les Églises orthodoxes alternatives comme celle de Souzdal.[20]

En 2005, d’après le même journal de cette Église alternative, plusieurs tentatives d’intimidation ont été faites sur des prêtres anciennement membres du Patriarcat de Moscou, notamment les Père Michel Dudarev, Victor Zemliakov, Oleg Yevseyev, qui ont rejoint l’Eglise orthodoxe russe autonome la même année. Le Père Michel Dudarev aurait eu la visite d’un ancien membre du Concile des Affaires Religieuses du gouverneur de la région de Briansk qui lui aurait déclaré que « le FSB s’occupera de vous » s’il ne revenait pas sur sa décision de quitter le Patriarcat de Moscou.[21] Le P. Michel Dudarev a finalement réussi à enregistrer sa paroisse, bien que, d’après le même article, une pression importante fut exercée par le Diocèse de Briansk (PdM) pour faire cesser ces enregistrements de paroisses auprès de la Douma régionale.[22]

Dès l’année 2006, le “Bureau of Democracy, Human Rights, and Labor U.S. Department of State Under Secretary for Democracy and Global Affairs” publiait ses inquiétudes quant au respect de la liberté religieuse en Russie. En effet, ce rapport prit l’exemple de l’église Sainte Olga à Zheleznovodsk, enregistré depuis 1944 pour l’Eglise orthodoxe russe autonome, qui fut contrainte par une décision de justice d’être transférée au Patriarcat de Moscou.  Ce même rapport précise que : « Cossacks implemented the decision in April 2006, which forced the ROAC to conduct its Easter service outside while the church building stood empty of parishioners, since the local community belongs to the ROAC, not the ROC. The protesting of the church transfer and informing the international community led to the beating of Metropolitan Valentine (see the Abuse section) as well as threats to the ROAC clergy. »[23]

Le même document rapporte le fait que, après que l’Eglise orthodoxe russe autonome s’est plaint du transfert de l’église Sainte Olga au Patriarcat de Moscou, le métropolite Valentin fut alors attaqué par des trois hommes armés entrés par effraction dans sa résidence :

“The attackers knocked him unconscious and beat him severely, particularly on his feet, from which they removed the bandages to inflict more harm because of his diabetic condition. The men rolled him up in a rug to be carried out of the house, but the unexpected arrival of another cleric surprised the attackers and they dropped the Metropolitan. He spent six months in the hospital recovering from injuries sustained and the amputation of part of his foot. The FSB reportedly interrogated and threatened several ROAC clergy and members following this incident. »[24]

Nous avons par ailleurs interrogé un prêtre de l’Eglise orthodoxe russe autonome pour recueillir son témoignage sur les répressions qu’a subies son Eglise. Il nous fit état des nombreuses saisies d’églises qu’ils eurent à subir, et dont les plus spectaculaires remontent à 2008-2009.

En effet, durant cette période, sur décision de la cour d’arbitrage de l’oblast de Vladimir, 11 églises de l’Eglise russe orthodoxe autonome leur furent enlevées pour des questions d’irrégularité non seulement au regard des documents juridiques qui permettent l’utilisation de ces bâtiments religieux, mais aussi leur entretien.[25]

Entre 1990 et 2006, les communautés de l’EORA ont été privées de leurs églises dans plus de 8 villes différentes de Russie.[26] D’après le même document : « Entre 2007 et 2011, le bureau territorial de l’Agence de gestion des biens fédéraux de l’oblast de Vladimir, sur instruction de Moscou, a déposé auprès du tribunal d’arbitrage des demandes de saisie de 13 églises à Souzdal et de 6 autres dans les villages du même district qui appartiennent à l’Eglise orthodoxe russe autonome ».[27]

Cette répression acharnée s’est poursuivie chaque année en vue de récupérer les biens de l’Eglise orthodoxe russe autonome en faveur de l’Etat, soit pour les détruire, soit pour les transférer au Patriarcat de Moscou. En octobre 2009, 14 églises de l’EORA avaient été saisies par l’Etat.[28]

Durant l’année 2010, cette répression organisée s’est poursuivie. Sur décision de la cour d’arbitrage de Vladimir, à la suite de plaintes déposées par l’administration de la région de Vladimir et du département en charge des biens et des relations foncières, furent saisies de nouveau plusieurs églises de l’EORA, à Omut, à Krapivie, à Ivanovo, dans le district de Suzdal et dans la région de Vladimir. [29]

Sur saisine du 17 février 2012 et sur décision du tribunal d’arbitrage de l’oblast de Vladimir du 25 mai 2012, à la suite d’une plainte déposée par l’administration de l’oblast de Vladimir, furent saisis par l’Etat les « restes osseux », c’est-à-dire des reliques de Saints Euphemia et Euphrosyne qui appartenaient à l’EORA.[30] Cette demande faite par l’Etat fut soutenue par le diocèse de Vladimir du Patriarcat de Moscou.[31] C’est seulement le 23 mai 2015 que fut exécutée la décision de justice de saisine des reliques, après intervention de la police dans l’église Iversky de Souzdal où reposaient ces reliques[32]. Par ailleurs, la plainte déposée auprès de la Cour constitutionnelle russe par les fidèles de l’EORA fut rejetée.[33] Ces reliques furent transférées au Patriarcat de Moscou, d’abord dans le monastère féminin de Rizopolo, puis dans le monastère du Sauveur Euthyme.[34]

Cette saisie de reliques par les autorités a fait l’objet d’un certain nombre de vidéos sur Internet où l’on voit les fidèles  de l’EORA (Eglise orthodoxe russe autonome) essayer de s’opposer à cette saisine de l’Etat. Ce dernier cas emblématique est particulièrement intéressant pour comprendre les différentes modalités par lesquelles s’exprime ce partenariat Eglise-Etat, non seulement au regard de la saisine des lieux de culte des fidèles de l’EORA, mais aussi d’objets sacrés tels que des reliques de saints. En effet, ces derniers cas permettent d’illustrer les effets de ce partenariat Patriarcat de Moscou-Etat.

Le témoignage du P. Alexey Lebedev, prêtre de l’EORA

Ces faits de répression nous ont été également transmis par le P. Alexey Lebedev, prêtre de l’EORA, avec qui nous avons pu avoir une correspondance à distance[35] :

Moi : « Il me semble que vous, (c’est-à-dire votre Église), aviez eu des problèmes avec l’Etat en raison du fait que vous ne reconnaissez pas le Patriarcat de Moscou ? »

P. Alexey : « Pourquoi avions-nous eu ? Nous en avons toujours. En 2018-2019, nous ont été retirés trois dernières églises historiques sur le territoire de la Fédération de Russie. En 2018, à Yaroslav, après la mort du recteur, l’église fut transmise au Patriarcat de Moscou. Parallèlement, des documents ont été forgés dans la région de Bryansk, la ville de Trubchevsk etle diocèse du Patriarchat de Moscou a déposé plainte contre l’église de la paroisse de l’Eglise russe orthodoxe autonome, et le tribunal a pleinement satisfait ses exigences. Notre paroisse se voit refuser l’enregistrement dans les instances judiciaires depuis deux ans. Nous avons gagné en première instance, puis perdu en deuxième instance. Et en 2009, 19 églises nous ont été enlevées à Souzdal. En 2006 à Zheleznovodsk. En 2004 à Riazan et ainsi de suite. Le tribunal a autorisé notre paroisse de Trubchevsk à célébrer Pâques en 2019 et à céder ensuite l’église au Patriarcat de Moscou. Ce dernier a demandé l’annulation de cette décision pour que lui soit transmis l’église immédiatement. Autrement dit, le Patriarcat de Moscou agit comme un organe plus répressif. que le tribunal. Le tribunal de la Russie moderne est également un organe répressif et non un organe judiciaire. »

Moi : « Je ne le savais pas. Et comment pouvez-vous faire vos offices si l’on vous enlève vos églises ? »

« Dans des maisons privées et des appartements. Seules les églises construites avant 1917 ont été enlevés. Mais maintenant, ils n’enregistrent pas de nouvelles paroisses. Un office sans enregistrement est à nouveau considéré comme un crime, comme en URSS. Selon la nouvelle version de la loi « sur la liberté de conscience » depuis 2017. En plus du ROAC, aucun des « fragments » de l’Eglise russe hors frontières dans la Fédération de Russie n’a été enregistré. Tous font leurs offices « illégalement »»

De plus, comme nous le faisait remarquer un fidèle de cette église lorsque nous l’avions interrogé sur les risques et/ou avantages d’une loi qui  punit les « atteintes aux sentiments religieux des croyants » votée en 2013 : « la loi sur «l’insulte des croyants» était censée nous défendre dans le cas des reliques, comme pénétrer dans la tombe et ouvrir les sceaux, ainsi que retirer les couvertures des os sacrés est non seulement un terrible péché et un blasphème, mais aussi un crime. Mais il s’est avéré que cette loi ne nous protégeait pas et ne protégeait même pas le pouvoir contre les abus lorsque ceux-ci étaient retirés. Sur la chaîne YouTube, je viens de poster une vidéo dans laquelle le métropolite Theodore a dissuadé les huissiers de justice de révéler les reliques. Donc, très probablement, les lois ne sont que punitives pour nous, mais pas défensives. Ou plutôt, nous sommes jugés par plusieurs lois, ainsi que par la jurisprudence, qui violent ces lois. »[36]

Lorsque nous avions, par ailleurs, demandé au P. Alexey Lebedev, si cette loi condamnant les « atteintes faites aux sentiments religieux » pouvait être dangereuse pour son Eglise, il nous répondit :

« Oui, c’est dangereux. Chez nous, toutes les communautés orthodoxes (pas celles du Patriarcat de Moscou), disons, « violent la loi ». Non parce que nous sommes des extrémistes, mais parce que les lois l’ont ainsi écrit. »

Cette dernière assertion fait écho à ce qu’écrit Kathy Rousselet : « En 2002, le pouvoir s’est légalement doté du droit d’exercer un contrôle étroit sur l’activité religieuse dans le pays. La loi du 25 juin sur la « lutte contre les activités extrémistes » ne donne aucune définition claire de l’extrémisme qu’elle entend combattre. Dès lors, elle offre aux autorités toute latitude pour s’en prendre arbitrairement à n’importe quel groupe religieux considéré comme indésirable. »[37]

Les raisons possibles d’une répression organisée contre l’Orthodoxie dite “alternative” qui ne se limite pas seulement à l’EORA

Nous nous permettons d’affirmer et de croire que ces églises ont été saisies sur la volonté conjointe des autorités de l’Etat et du Patriarcat de Moscou car les pressions administratives que subit l’EORA n’est pas hasardeuse. Elle est révélatrice d’une attitude hostile partagée par les autorités de l’Etat et le Patriarcat de Moscou. Une attitude hostile qui peut s’expliquer pour plusieurs raisons. D’une part, les autorités de l’Etat ne peuvent pas regarder d’un bon oeil la constitution d’une Église qui prétend, justement, se détacher de toute tutelle de l’Etat et qui revendique une totale indépendance vis-à-vis du pouvoir séculier. Le fait de ne pas reconnaître cette autorité de l’Etat est perçue comme une forme de subversion dangereuse pour la nation russe et pour l’Etat.

 En effet, c’est à ce titre que furent répandues un certain nombre de rumeurs liées à un financement étranger, notamment américain, de l’Eglise orthodoxe russe autonome[38]. Ces accusations révèlent aussi le fantasmes paradigmatiques qui sont encore à l’oeuvre dans cette opposition conjointe du Patriarcat de Moscou et des autorités de l’Etat contre cette Église parallèle. De plus, les différents cas que nous avons étudiés révèlent l’interaction de plusieurs acteurs, situés à différents niveaux du pouvoir, pour faire peser de leur influence sur une dynamique plutôt répressive contre cette Église non-officielle. On assiste alors à une convergence des intérêts de l’Eglise (PdM) et de l’Etat. D’une part, le Patriarcat de Moscou ne peut pas regarder d’un bon oeil le potentiel développement d’une Eglise qui fait concurrence à la sa prétention d’être le référentiel officiel et majoritaire de l’Orthodoxie en Russie.

De plus, cette attitude s’explique par le fait que, pour des raisons historiques, le Patriarcat de Moscou soit plus enclin à une coopération avec l’Etat, à l’inverse de l’Eglise russe orthodoxe autonome qui prétend justement se soustraire à toute forme de dépendance vis-à-vis de l’Etat, qu’elle considère comme n’ayant que nominalement changé puisqu’il n’y aurait pas de rupture du personnel d’Etat entre l’URSS et la Fédération de Russie. Autrement dit, l’Eglise orthodoxe russe autonome reproche au Patriarcat de Moscou d’être toujours sous le contrôle d’un État qui, bien qu’ayant nominalement changé, n’aurait pas abandonné l’héritage de l’URSS et ferait subsister cette politique condamnée du « sergianisme. »

Ces cas d’études qui concernent la répression de l’Orthodoxie « alternative » en Russie sont particulièrement pertinents pour essayer de comprendre le contrôle de l’espace public russe en faveur du Patriarcat de Moscou.  Le refus d’accorder une quelconque visibilité dans l’espace public à ces groupes orthodoxes « alternatifs », bien qu’ils soient minoritaires, est révélatrice d’une volonté d’homogénéisation de l’espace social russe dans sa composante orthodoxe. Elle permet, dès lors, d’assurer au Patriarcat de Moscou les moyens d’un soutien de l’Etat dans cette volonté de représentation officielle et majoritaire du monde orthodoxe russe.

De plus, ces cas permettent de mettre en évidence la pluralité des acteurs à l’oeuvre dans ce processus de répression des Églises « non officielles » en faveur du Patriarcat de Moscou, et par extension, de l’Etat, pour les raisons que nous avons évoquées ci-dessus. En effet, cette répression organisée est le fruit d’une interaction multiple d’acteurs, notamment la mairie de Souzdal, les membres du jury de la Cour d’arbitrage de l’oblast de Vladimir, appuyés enfin par l’éparchie officielle de Vladimir du Patriarcat de Moscou, et enfin, la présence de groupes paramilitaires, notamment le groupe « Nashe Delo » qui reste impuni malgré ses passages à tabac à l’endroit du clergé de cette Église russe autonome.[39]

Cette répression organisée contre l’Eglise russe orthodoxe autonome ne concerne pas seulement cette église, mais aussi les derniers fragments de l’Eglise russe hors frontières (hors communion du Patriarcat de Moscou) qui subsistent en Russie, bien qu’étant très peu nombreux.

A ce titre, nous avons également voulu en savoir davantage sur l’existence sociale de derniers « fragments » de l’Eglise russe hors-frontière n’ayant pas accepté la communion avec le Patriarcat de Moscou. Nous avons discuté avec le P. Nicandre, hiéromoine de l’ERHF sous l’omophore de Mgr Agafangel[40] :

 Moi : « Vous vivez en Russie ? Cela ne vous est pas difficile avec le Patriarcat de Moscou ? »

P. Nicandre : « Oui, en Russie. Nous ne les croisons pas. Bien sûr, ils sont hostiles et répandent des rumeurs ridicules, mais ils n’agissent pas contre nous. Nous sommes trop peu nombreux. S’il y en avait beaucoup, il y aurait une répression. »

Moi : « D’accord… Et vous n’avez pas d’églises en Russie ? C’est interdit ? »

P. Nicandre « Construire des églises nous est officiellement interdit en vertu d’une loi qui prévoit de plus grandes amendes et même la prison. Seules les églises du Patriarcat de Moscou sont autorisées, toutes les autres sont interdites. Raison pour laquelle nous faisons nos propres églises dans nos maisons privées. Tout est sous le contrôle des organes répressifs de l’Etat, comme en URSS. »

Ces différents témoignages sont particulièrement intéressants dans ce contexte car il semblerait que l’existence sociale de ces églises « orthodoxes » non officielles, et en particulier celle de Souzdal, soit clairement et sciemment réduite sur volonté de l’Etat russe et du Patriarcat de Moscou.

Notons, par ailleurs, que plusieurs des églises orthodoxes de l’Eglise orthodoxe russe autonome n’ont pas seulement été détruites pour certaines d’entre elles, mais aussi transférées au Patriarcat de Moscou. Cette répression organisée par les organes de l’Etat signifie clairement que, aux yeux des autorités, seul le Patriarcat de Moscou est habilité à être reconnu comme référentiel officiel de l’Eglise orthodoxe en Russie. Cette répression est le signe révélateur d’un lien subsistant entre le Patriarcat de Moscou et les autorités de l’Etat qui ne peuvent pas voir d’un bon oeil le développement d’une Eglise qui non seulement soit historiquement autonome et indépendante à la fois de l’Etat et du Patriarcat de Moscou, mais qui revendique cette autonomie comme étant au fondement de son existence.


[1]  Rousselet Kathy, « Les figures postsoviétiques de la laïcité en Russie », Critique internationale 2009/3 (n°44) p51 à 64, https://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2009-3-page-51.htm

[2]  La marginalisation des « mormons » s’illustre notamment par l’arrestation de missionnaires américains venus en Russie en vue de faire du prosélytisme. Le dernier cas en date étant celui de deux missionnaires américains de Novossisk, arrêtés le 5 mars 2019 puis expulsés du territoire le 20 mars 2019. Source : https://www.sova-center.ru/religion/news/harassment/intervention/2019/03/d40741/

[3] En effet, par une décision du 20 avril 2017 de la Cour suprême de la Fédération de Russie, l’organisation des Témoins des Jéhovah fut interdite. Source : https://www.interfax.ru/russia/559318

[4]  Nous renvoyons à la lecture de ce travail fourni par le centre SOVA qui fait référence à la marginalisation des nouveaux mouvements religieux, parmi lesquels se trouvent une série de groupes très pluriels : scientologues, protestants pentecôtistes… https://www.sova-center.ru/religion/publications/2016/11/d35769/

[5] Nous renvoyons également au rapport « International Religious Freedom report » op, cit qui fait état de ces restrictions en termes de liberté religieuse que subissent les groupes religieux étrangers. Restrictions accentuées, d’après ce rapport, depuis l’adoption du pack Yarovaya voté en 2016. (p1)

[6] Le « sergianisme » (terme utilisé par les détracteurs du Métropolite Serge de Moscou) désigne la déclaration de loyauté aux autorités soviétiques du métropolite Serge en 1927, ayant conduit au schisme entre l’Eglise du Métropolite Serge (qui redeviendra le Patriarcat de Moscou en 1946) et l’Eglise russe hors frontières, farouchement opposée au communisme et favorable à la monarchie impériale russe. Ce terme est utilisé pour désigner la soumission de l’Eglise orthodoxe russe à un pouvoir temporel qui lui est opposé.

[7] Moss Vladimir – The Free Russian Orthodox Church – a short history (1982-1998) http://www.roacusa.org/htdocs/1.html

[8] The History of the Russian Orthodox Autonomous Church http://www.roacusa.org/htdocs/25.html

[9] Ibid

[10] Ibid

[11]  Article sur l’Eglise orthodoxe russe autonome, 11 mars 2010, consulté le 07 mai 2019 http://missia.me/ross-pravosl-avtonom-cerkov/

[12] C’est notamment le cas du P. Alexandre Jarkov, assassiné en septembre 1997, après avoir quitté le Patriarcat de Moscou pour rejoindre l’Église russe hors frontières, mais aussi l’assassinat du P. André Savitski qui avait également était tué quelques temps après avoir quitté le Patriarcat de Moscou. Cf l’article présent dans le journal anglophone de l’Eglise orthodoxe russe autonome, bien que les informations qui y sont présentes doivent être étudiées avec prudence compte-tenu du caractère complotiste et suspect de certains de leurs articles : http://www.roacusa.org/htdocs/2.ChurchNews/1997/CN19970965.PDF

[13] Ibid

[15] “Chronologie des répressions subies par l’EORA (Église orthodoxe russe autonome)” (titre traduit du russe), EORA, 2001. Document produit par l’Eglise russe autonome en annexe 2.

[16] Church News, March 2004, vol 15 n°3, p2 http://www.roacusa.org/htdocs/2.ChurchNews/2004/CN20043127.PDF

[17] Church News, Janvier 2004, vol.15 No 1, p4 http://www.roacusa.org/htdocs/2.ChurchNews/2004/CN20041125.PDF

[18] Ibid p 5

[19] Cf Annexe 2, p9

[20] Church News, March 2004, op, cit, p3-4

[22] Ibid

[24]  Ibid

[26] Chronologie, Annexe 2, op.cit

[27]  Ibid p9

[28] Chronologie, op,cit p10

[29] Ibid

[30] Ibid

[31] Arbitraj obiazal rossiskouyou pravoslavnouyou tserkov vernout gocoudarctvou moshi sviatix, NEWSru.com https://www.newsru.com/religy/25may2012/reliquien.html

[32] Vidéo de la saisie des reliques par les autorités de l’Etat https://www.youtube.com/watch?v=RnaCkFQ5B2Q

[33] Konstitoutsionni coud podverdil zakonnost iziatia moshei ou RPAT, sova-center.ru, 17.07.14 https://www.sova-center.ru/religion/news/harassment/intervention/2014/07/d29919/

[34] antitserkovni balagan vokroug couzdalckix moshei, Tsar Grad, 13.12.17           https://tsargrad.tv/articles/anticerkovnyj-balagan-vokrug-suzdalskih-moshhej_100474

[35] Entretien du 13 mars 2019 sur Internet

[36] Entretien du 8 mai 2019

[37]  Rousselet K, Les figures de la laïcité postsoviétique, op,cit

[38] Argument repris par certains médias russes, notamment le média « Moskovia » (chaîne 3) dans un reportage de mars 2009 que l’on peut retrouver dans ce film réalisé par l’EORA https://vk.com/video237687193_456239041?list=bf91ab78bda696166e (4min10)

[39] Nous notons par ailleurs une très faible (pour ne pas dire inexistante) médiatisation des faits de violence de ce groupe « Nashe Delo » sur le clergé de l’EORA

[40] Echange par Internet le 18 mars 2019

Une réponse à “La persécution des Eglises « non officielles » en Russie contemporaine”

  1. dj34450
    13 avril 2020 à 14 h 45 min #

    Merci pour tout ce travail de vérité. Les églises Chrétiennes sont encore persécutées dans le Monde : Russie, Chine…
    Jésus dérange encore dans certains pays communistes et pays musulmans.
    Quelle chance de vivre en France, malgré une désaffection grandissante des Français !
    http://dj34450.unblog.fr/

Laisser un commentaire

Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus